Lecture: jamais trop précoce !

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Bruce Burnett a commencé son apprentissage de la lecture dès l’âge de trois ans. Il en a aujourd’hui près de soixante. Directeur général d’une société de gestion immobilière à Montréal, au Québec, M. Burnett a été bercé par les histoires que lui racontait sa mère depuis sa plus tendre enfance. Dans un français impeccable, il raconte qu’elle avait compris très tôt son goût prononcé pour la lecture. « Vers l’âge de trois ans, elle m’a mis entre les mains des livres qui n’étaient pas spécialement pour enfants mais plutôt des biographies, des ouvrages historiques, géographiques… Elle m’a accompagné en me proposant ce type de lecture, mais il y avait également une demande très forte de mon côté. » Et un plaisir bien réel.

Petit à petit, Bruce Burnett a appris à lire si bien qu’en arrivant au kindergarten, le jardin d’enfants, et « alors que mes camarades apprenaient les lettres de l’alphabet, mon institutrice avait compris que j’étais plus avancé et m’a proposé des livres des classes de première et deuxième années. » Depuis, M. Burnett savoure chaque jour la chance qu’il a eue : « Cette expérience de la lecture m’a ouvert sur le monde et m’a donné une curiosité qui ne m’a plus jamais quittée. Une curiosité d’apprendre, de découvrir, de voyager… »

Dans de nombreux pays à travers le monde, l’apprentissage de la lecture se fait au cours de la première année de scolarisation de l’enfant à l’école primaire, généralement à l’âge de cinq ou six ans. Mais depuis longtemps, chercheurs, universitaires et enseignants savent que l’accès aux livres dès le plus jeune âge est un atout supplémentaire dans ce processus d’apprentissage. Stephanie Gottwald est directrice ajointe du Center for Reading and Language Research de la Tufts University, aux Etats-Unis, à l’origine de Globallit (Global literacy collaborative), un projet de lutte contre l’analphabétisme à travers le monde qui s’appuie en particulier sur l’utilisation d’outils technologiques comme les tablettes : « Lire régulièrement des livres à un jeune enfant, jouer avec les lettres et les mots, pratiquer l’écriture de son nom, l’exposer à des poèmes et des chansons… il existe de nombreuses évidences scientifiques qui permettent de conclure que ces processus accélèrent non seulement la réussite de l’enfant à son entrée à l’école primaire mais augmente également la probabilité qu’il devienne un bon lecteur et un lecteur régulier. »

En retard dès le départ…

Aux Etats-Unis, moins de la moitié des enfants fréquentent l’école maternelle. La proportion est encore plus faible pour les populations particulièrement fragiles, les enfants issus de foyers à faibles revenus ou de familles où d’autres langues que l’anglais sont pratiquées. «Ces enfants qui ne bénéficient pas de possibilités d’apprentissage précoce commencent déjà leur première année d’école primaire avec un retard qu’ils ne combleront pas ou alors dans de très rares cas », prolonge Mme Gottwald. Un point de vue que partage Isabelle Montésinos-Gelet, professeure à la faculté des Sciences de l’éducation de l’Université de Montréal, au Québec : « Dans le contexte montréalais par exemple, la population scolaire est très souvent allophone, ne parlant ni le français ni l’anglais… La mise en place d’une scolarisation précoce est donc capitale pour permettre à ces enfants d’acquérir un minimum de connaissances au niveau de la langue orale. »

Certaines études récentes confirment ces tendances : un élève américain qui échoue à apprendre à lire de manière adéquate en première année a 90% de probabilité de rester pauvre lecteur en 4e année et 75% de probabilité de rester pauvre lecteur à l’école secondaire, rapporte Patricia Mathes, directrice de l’Institute for Reading Research at Southern Methodist University à Dallas, Texas.

Il n’est jamais trop tôt pour commencer…

Dès lors, l’apprentissage précoce de la lecture apparait comme crucial pour permettre à tous les enfants de partir dans la vie sur un pied d’égalité. « Plus on apprend tôt, détaille Mme Montésino-Gelet, plus on automatise les processus de bas niveau, par exemple la capacité à reconnaître les mots ou à les combiner. Or, pour devenir compétent en lecture, il est important d’automatiser ces processus pour ne plus mettre d’énergie à traiter ces informations lorsqu’on lit. L’enfant qui y parvient est libéré de la tâche de comprendre ce que signifient les mots et les phrases. Il peut ainsi se concentrer sur l’intrigue du texte ou les personnages. »

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Mme Gottwald donne l’exemple d’enfants qui ont été exposés à la lecture très tôt et qui seront susceptibles d’avoir un vocabulaire de 4000-5000 mots en arrivant à l’école : « Cela signifie que la langue du texte, à la fois fiction et non-fiction, leur est familière ». À l’inverse, les enfants qui n’ont pas eu la chance d’avoir accès au livre très tôt peuvent entrer en première année avec un vocabulaire « d’à peine » 1000 mots : « Même si un tel enfant peut lire les mots d’un texte, il est susceptible de ne pas comprendre le sens des phrases. Il ne peut donc pas se connecter au texte, il a du mal à terminer son travail et il est fort probable qu’il ne lira jamais pour le plaisir. » Car, le plaisir doit être au cœur de la démarche : « C’est en jouant et en prenant du plaisir que le jeune enfant va apprendre, détaille Françoise Boulanger, pédagogue française et experte internationale du processus d’acquisition du langage écrit. Si l’adulte respecte son rythme, petit à petit et grâce à sa formidable mémoire visuelle, l’enfant va enregistrer l’information. »

L’intervention précoce à l’école primaire ou à l’aide d’outils technologiques comme les tablettes, utilisées dans le cadre du projet Globallit par exemple, peuvent prévenir les problèmes de lecture pour la plupart des enfants et réduire considérablement les difficultés d’apprentissage. Un enfant à qui l’on propose régulièrement des livres entre sa naissance et l’âge de 5 ans créé les bases nécessaires de sa réussite scolaire et, au-delà, de sa vie, insiste Mme Gottwald. Aux Etats-Unis, le National Institute for Literacy a révélé que 43% des Américains les moins alphabétisés vivent dans la pauvreté et parmi eux 70% n’ont pas d’emploi ou un emploi à temps partiel. Le niveau d’alphabétisation de la population d’un pays a également une incidence directe sur la croissance et la réussite économique à long terme. Au Canada, d’après une étude de Statistique Canada publiée en 2004, une hausse de 1% du niveau global de la « littératie » permettrait d’engendrer une augmentation du revenu national de 32 milliards.

L’impact de l’analphabétisme pour une société est donc considérable. Et lorsque l’on sait qu’à travers le monde ce sont quelque 100 millions d’enfants qui n’ont pas accès à l’école, et donc à la lecture, on se dit qu’il est urgent de changer la fin de l’histoire.