Des engrenages pour inventer l’école

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Notre jeu “Busy Shapes” s’inspirait de Jean Piaget, ce scientifique suisse qui s’est intéressé au développement cognitif des enfants. Nous avons choisi son élève, Seymour Papert, pour créer la suite “Crazy Gears” ! Ce scientifique sud-africain a beaucoup théorisé sur l’usage de l’informatique dans les salles de classe pour inventer une nouvelle forme d’école. S’il n’est hélas plus possible de le rencontrer, il est assez simple de croiser d’anciens collaborateurs à Montréal. C’est ce que nous avons fait !

Pour plonger dans l’oeuvre de Papert, nous avons choisi de relire “le jaillissement de l’esprit”. Cet ouvrage commence avec l’histoire d’un jeune garçon qui est fasciné par les engrenages. Le jeune garçon en question est évidemment l’auteur de ce livre sorti en 1980. Voir un mécanisme fonctionner aurait permis à Seymour de devenir le scientifique reconnu, expert en technologie de l’information, en sciences de l’éducation et fameux inventeur du langage de programmation pour enfants :  LOGO. Un palmarès impressionnant qui nous a donné envie de creuser cette initiation étonnante. Ce sujet de recherche est devenu un jeu (Crazy Gears) et une bonne façon de rendre hommage au génie de Seymour Papert.

Au coeur du LOGO, il y a un robot appelé “La tortue” qui permet aux enfants d’explorer la géométrie en programmant ce personnage. En avançant et en tournant, la tortue peut dessiner des formes. Pour S. Papert, l’ordinateur est alors le meilleur environnement pour comprendre les mathématiques. Son analogie est claire : un enfant apprendrait très vite le français en vivant en France… L’ordinateur serait donc le pays des mathématiques.

LOGOTurtle
Ces idées datent des années 80 mais restent d’une actualité brûlante. Tous les livres, les études et les vidéos que vous avons pu consulter sur le Web nous ont confirmé cette théorie. Le scientifique est toujours vivant mais, suite à un accident de circulation en Thaïlande, il ne quitte plus son domicile où il recouvre doucement ses facultés. Heureusement à Montréal, il est possible de rencontrer des personnalités qui ont longuement collaboré avec lui. C’est le cas de Susan Einhorn.

Susan Einhorn est la directrice générale de la fondation Anywhere, Anytime Learning Foundation (AALF), qui promeut l’équipement des salles de classe en ordinateurs. Elle adhère totalement à la philosophie de Seymour Papert. Elle a d’ailleurs dirigé la société de commercialisation du LOGO (LCSI) depuis Montréal au Quebec. Nous l’avons rencontrée autour d’un thé pour partager sa vision des technologies de l’éducation, de l’école en général et de Seymour Papert en particulier !

Susan Einhorn a commencé à travailler chez LCSI en 1984 après ses études en technologies de l’éducation à l’Université Concordia à Montréal. C’est d’ailleurs dans ce cursus qu’elle a été saisie par la lecture du “jaillissement de l’esprit”, l’oeuvre de Papert. Elle a été séduite par sa façon de présenter l’enseignement des maths et l’éducation en général. L’apprentissage du LOGO fut tout de même ardu. Mais une fois maîtrisé, ce langage apparut à Susan comme une compétence clé. Une bonne carte de visite en tout cas pour postuler chez LCSI où elle connaîtra une trajectoire professionnelle ascendante.

Susan a toujours adhéré à l’idée que l’ordinateur est un instrument dont la musique sont les idées. Ce n’est pas seulement un média pour jouer. C’est aussi un outil pour créer et penser. Cette vision n’est toujours pas remise en cause. A la suite de son mentor Piaget, Papert a renforcé l’idée que l’enfant peut apprendre en faisant les choses.

Application lieeCrazy Gears

L’ordinateur est l’outil idéal pour tester ce postulat. Susan nous explique : “A force de travailler avec les enfants, j’ai remarqué que chaque élément peut les fasciner. Ils ont besoin de ressentir les choses en les touchant, les combinant avec d’autres objets. En les expérimentant. L’apprentissage devrait nous permettre de réaliser cette démarche.”

Permettre aux enfants d’expérimenter demande un changement radical dans la façon d’enseigner à l’école. L’apprentissage est un cheminement personnel qui ne devrait pas être dicté par les professeurs, les parents ou l’administration. Susan renforce cette idée : “ce qui a marché pour Seymour, ce sont les engrenages. Mais cela peut être autre chose pour d’autres. Il faut permettre aux enfants d’accéder à des ressources non pré-formatées.” Le problème, c’est qu’il faut tout bouleverser à l’école. Susan pense en effet qu’une progression incrémentale est insuffisante. Elle souligne cette vision :

Supposons que l’inventeur du frigo soit obligé de restreindre sa fonctionnalité pour convaincre le grand public de son utilité. Il baisse sa température graduellement de 1 degré. Les consommateurs l’utiliseraient certainement comme une boîte de rangement mais pas comme un réfrigérateur car ils ne réaliseraient jamais les bénéfices réels de l’outil.

Susan ne pense pas pour autant être en mesure de réformer tout le système éducatif. Elle aurait sinon créé sa propre école. Comme elle le souligne : “c’est difficile d’imaginer quelque chose qui n’a jamais été réalisé auparavant”. Mais, réfléchir à l’intégration de nos écoles dans la société reste primordial. La vision de Seymour Papert n’a pas toujours rencontré l’assentiment général. Malgré cela, Susan n’a jamais perdu la foi dans sa vision. Et nous à sa suite !